«Nous sommes peut-être devenus trop dérangeants pour le pouvoir russe»

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11 апреля 2013 г.
Текст: CORDÉLIA BONAL

L’ONG russe Golos, qui lutte contre la fraude électorale, fait l’objet de poursuites administratives, nouvelle étape dans la vaste opération du Kremlin pour contrôler la société civile.

Les autorités russes ont franchi cette semaine une nouvelle étape dans le ferme tour de vis opéré ces derniers mois sur la société civile et les ONG. Mardi, des poursuites ont été engagées par le pouvoir contre l’ONG Golos, qui lutte contre la fraude électorale. Comme les autres principales ONG russes – Mémorial, Agora… –, Golos refuse de s’inscrire au registre des «agents de l’étranger», comme une nouvelle loi l’impose aux organisations qui participent à des «actions politiques» destinées à infléchir «l’opinion publique dans le but de modifier la politique gouvernementale» et qui reçoivent des financements étrangers.

Active depuis 2000, Golos («la voix», en russe) s’est fait particulièrement connaître ces deux dernières années en révélant les vastes fraudes électorales opérées au profit du camp de Vladimir Poutine lors des législatives de décembre 2011, puis de la présidentielle de mars 2012. L’ampleur des fraudes avait déclenché un vaste mouvement de contestation. Forte de son réseau de correspondants sur le territoire, Golos alimente une «carte des violations» en ligne pour chaque scrutin. Anastasia Ilicheva, chef de projet pour Golos à Moscou, explique la situation.

Qu’est-il reproché à Golos?

L’année dernière, le gouvernement a fait passer une loi, entrée en vigueur en novembre 2012, qui impose aux ONG qui reçoivent des financements étrangers et qui ont une «activité politique» de s’enregistrer comme «agents de l’étranger». Nous refusons catégoriquement de le faire, pour plusieurs raisons. D’abord, notre activité n’est pas politique. Notre action consiste à observer les scrutins et à rendre compte de la manière dont ils se déroulent. Quand il y a des irrégularités, nous le disons, quand il n’y en a pas, nous le disons aussi. Ensuite, quand cette loi a été promulguée nous avons décidé, pour ne pas nous placer en infraction, de ne plus recevoir aucun autre financement que des donations de particuliers russes. Soit environ 100 000 roubles (2 500 euros) depuis novembre, ce qui n’est pas énorme. Enfin, la dénomination «agent de l’étranger» n’est pas neutre en Russie. C’est une étiquette particulièrement humiliante, qui renvoie à l’idée d’espionnage.

Ces derniers temps les autorités nous ont demandé de leur remettre tout un tas de documents relatifs à nos comptes et statuts, et cette semaine nous avons été assignés par le ministère de la Justice. Il s’agit pour le moment de poursuites administratives, mais qui pourraient être le premier pas vers la fermeture de notre ONG.

Le ministère de la Justice vous reproche pourtant d’avoir perçu l’argent du Prix Andreï Sakharov, qui vous a été décerné en octobre 2012 par le Comité Helsinki norvégien. Vous avez aussi reçu des financements étrangers, américains notamment par le biais de l’Agence américaine pour le développement international (Usaid).

Pour les financements américains, ce n’est plus le cas. S’agissant du prix Sakharov, nous avons renoncé à cet argent précisément pour ne pas tomber sous le coup de la loi. 7 700 euros ont été versés sur un compte de transit, nous avons demandé à ce qu’ils soient retournés. Nous n’avons pas perçu cet argent. Depuis novembre, nos ressources ont, de fait, diminué.

Que risquez-vous?

Les charges portent à la fois sur l’association et sur notre directrice, Lilia Chibanova. Golos en tant qu’association encourt une amende de 500 000 roubles (12 180 euros). Lilia Chibanova encourt une amende pouvant aller jusqu’à 300 000 roubles (7 300 euros). Le jugement devrait avoir lieu dans les semaines qui viennent, nous n’avons aucune idée de son issue.

Si vous êtes condamnés, quels sont vos recours?

Nous n’en resterons pas là. Nous envisageons de faire appel et de nous retourner vers la Cour constitutionnelle, comme nous en avons le droit puisqu’il s’agit de charges fondées sur la base d’une loi promulguée.

Pensez-vous payer la révélation des fraudes lors des élections législatives de fin 2011?

On ne peut pas l’affirmer, mais c’est probable, oui. Il y a aussi en ce moment des élections locales dans un certain nombre de régions, pour lesquelles nous avons recensé des irrégularités. Nous sommes peut-être devenus un peu trop dérangeants pour le pouvoir.

Liberation